Les mains noires, le cœur fier

Les mains dans le cambouis, les yeux vers l’horizon (suite)
Je me suis retourné d’un bloc, le poing serré par réflexe. Un réflexe de mécanicien, pas de boxeur. J’ai vu le visage de mon père. Il était là, derrière moi, essoufflé comme s’il avait couru tout le quartier.

« Ne rentre pas là-dedans, Ilyas. »

Sa voix n’était pas une supplique. C’était un ordre. Mais un ordre qui tremblait. Je ne l’avais jamais vu comme ça. Pas même le jour où mon petit frère a failli se noyer dans l’oued. Pas même quand ma mère a appris qu’elle avait perdu son frère à Casablanca.

« Papa, je veux comprendre. »

Il a attrapé mon poignet. Sa main était brûlante.

« Comprendre quoi ? Qu’il y a des choses qui te dépassent ? D’accord, je vais te dire. Mais pas ici. Pas devant ces gens. »

Il a jeté un coup d’œil vers l’intérieur du café El Bahia. Derrière la vitre fumée, j’ai deviné des ombres. L’homme à la cicatrice était peut-être parmi elles.

Mon père m’a entraîné à l’écart, sous le platane du square. La lumière des réverbères commençait à s’allumer, jaune et sale, comme de l’huile usagée.

« Benaïssa n’est pas mort dans un accident », a-t-il lâché. « Il a été jeté du toit. Parce qu’il voulait tout révéler. Moi, j’étais son comptable. Je tenais les vrais livres. Ceux qui montrent où l’argent de la ville passe. Des millions de dirhams. Des pots-de-vin. Des marchés truqués. »

Il a marqué une pause. Il a sorti un paquet de cigarettes bon marché, en a allumé une. Ses doigts tremblaient.

« Quand Benaïssa est tombé, j’ai compris que leur main était longue. Très longue. Alors j’ai brûlé les livres. J’ai tout effacé. J’ai disparu. Je suis devenu ouvrier. Personne ne me chercherait, un pauvre homme sur un chantier. »

J’ai eu un vertige. Toutes ces années à le plaindre. Toutes ces années à me dire que mon père était un raté, un taiseux sans ambition. Et il avait porté ça tout seul.

 

 

 

Lire la suite sur la page suivante >>