Les mains dans le cambouis, les yeux vers l’horizon (suite)
Je suis remonté chez moi sans ouvrir l’enveloppe. Mon appartement est petit, une pièce au-dessus du garage. Le carrelage est fendu, le frigo vide. Mais c’est mon coin. J’ai posé l’enveloppe sur la table, je me suis fait un thé à la menthe trop sucré, comme toujours quand je suis nerveux.
Mes mains tremblaient. Des mains qui ont serré des milliers de boulons, qui ont touché des moteurs brûlants, qui ont pansé des plaies. Et elles tremblaient devant un bout de papier.
J’ai ouvert.
À l’intérieur, une photo. Mon père, jeune, debout devant une bâtisse en construction. Mais il n’était pas en bleu de travail. Costume cravate. Il souriait, une main sur l’épaule d’un homme que j’ai tout de suite reconnu : Hadj Benaïssa, le grand promoteur immobilier de Meknès, mort dans un accident il y a quinze ans. Au dos de la photo, une date et trois mots : « Le vrai chantier. »
Une lettre courte, tapée à l’ordinateur :
« Ilyas, ton père n’a jamais été ouvrier sur les chantiers. Il était le comptable de Benaïssa. Il savait où l’argent passait. Et ce qu’il a vu, il l’a gardé pour lui. Jusqu’à ce que Benaïssa "tombe" de cet échafaudage. Ton père a disparu de la circulation après ça. Il a changé de vie, de métier, de visage. Mais moi, je sais. Et j’ai besoin de toi. Viens demain soir au café El Bahia. 20 heures. Ne dis rien à personne. Surtout pas à ton père. »
La lettre n’était pas signée.
J’ai relu trois fois. Mon cœur cognait. Mon père ? Comptable ? Cet homme silencieux qui rentre le soir avec de la poussière blanche sur les épaules ? Celui qui ne parle jamais du passé ? J’ai eu soudain une bouffée de colère. Toutes ces années de privations, ma mère à compter les dirhams, moi à quitter l’école… et il aurait pu faire autrement ?
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