Les mains dans le cambouis, les yeux vers l'horizon
Je m'appelle Ilyas. J'ai trente-deux ans, et je vis toujours à Meknès. Mais ce n'est pas de l'homme d'aujourd'hui que je veux parler. C'est du gamin que j'étais, celui qui courait pieds nus dans les ruelles poussiéreuses du quartier El Ouarda.
Notre maison tenue debout par la volonté de ma mère et l'habitude. Mon père travaillait sur les chantiers, quand il y avait du travail. Nous étions cinq enfants. Les repas étaient comptés, les rires aussi. L'école, au début, j'aime ça. Surtout la cour de récréation et les matchs de foot improvisés. Mais les cahiers, les uniformes, les fournitures… tout devenait trop cher. Et puis, au collège, les professeurs ont commencé à dire que je n'écoutais pas, que je rêvais trop. La vérité, c'est que j'avais honte. Honte de mes chaussures trouées, honte d'arriver sans petit-déjeuner, honte de ne pas pouvoir participer aux sorties scolaires. Alors un matin, j'ai pris mon cartable, je l'ai posé sur la table de la cuisine, et j'ai dit à ma mère : « J'arrête. »
Elle a pleuré en silence. Mon père n'a rien dit. Il m'a regardé longtemps, puis il a haussé les épaules.
À quatre ans, j'ai frappé à la porte du garage de Si Mohamed, dans la rue des Carrières. C'était un trou gras, avec des murs noirs de suie et une odeur d'essence qui prenait à la gorge. Il m'a toisé des pieds à la tête : « Tu sais tenir une clé ? »
« Je vais apprendre. »
Il a craché par terre. « On commence demain à six heures. Pas de salaire. Tu regardes, tu écoutes, tu te tais. »
Les premiers mois, j'avais les mains en sang le soir. Les ongles noirs, le dos brisé, les yeux qui piquent à force de respirer les vapeurs. Mohamed ne me laissait toucher à rien. J'observe. Je passais les chiffons sales, je rangeais les vis, j'allais chercher les pièces chez les fournisseurs à pied sous le soleil. Je crevais de rage. Mais je regarde. Chaque geste, chaque bruit de moteur, chaque cliquetis de clé. Je les gardais dans ma tête comme des trésors.
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