Mon chef de vingt-huit ans m’a traité de vieux lent, jusqu’à ce qu’un moteur sans ordinateur lui réponde.

Mon chef de vingt-huit ans m’a traité de vieux lent, jusqu’à ce qu’un moteur sans ordinateur lui réponde.

 

« Gérald, il faut qu’on parle de tes temps d’intervention. »

Amaury tenait sa tablette contre lui comme si c’était une vérité descendue du ciel. Il avait vingt-huit ans, une chemise sans pli, des chaussures propres, et des mains qui n’avaient jamais gardé l’odeur du cambouis jusqu’au dîner.

Moi, j’avais soixante-trois ans.

Quarante et un ans de garage derrière les épaules. Quarante et un ans à écouter des moteurs tousser, claquer, respirer de travers. Je savais reconnaître une courroie fatiguée rien qu’au bruit. Je savais quand un client disait « elle fait un petit bruit » alors qu’en réalité, sa voiture lui criait à l’aide depuis trois semaines.

Mais ça, pour Amaury, ça ne rentrait dans aucune case.

« Tu passes trop de temps sur les véhicules », a-t-il dit en faisant glisser son doigt sur l’écran. « Aujourd’hui, on branche la valise, on lit le défaut, on remplace la pièce, et on avance. »

J’ai essuyé mes mains sur mon vieux chiffon gris.

« Une voiture, ça ne se résume pas toujours à un code défaut. »

Il a soufflé du nez.

« C’est justement ton problème. Tu travailles encore à l’ancienne. Ici, on a besoin d’efficacité. »

À l’ancienne.

Il a dit ça comme on dit abîmé. Dépassé. Bon à ranger.

Notre garage se trouvait dans une petite ville du Centre, pas loin d’une départementale où tout le monde se connaissait un peu. Avant, c’était un garage de quartier. Les gens entraient avec leurs soucis, pas seulement avec leurs clés.

« Gérald, je dois emmener ma mère chez le médecin. »

« Gérald, ma fille passe son permis. »

« Gérald, je n’ai pas les moyens de me tromper. »

On ne réparait pas seulement des voitures. On rendait des matins possibles.

Puis le garage avait été racheté par une grande enseigne. Pas besoin de dire son nom. Elles se ressemblent toutes un peu. Nouveaux panneaux. Nouvelles procédures. Nouvelles phrases toutes faites.

Et moi, au milieu de ça, je devenais un vieux meuble qu’on ne savait plus où mettre.

Amaury a baissé la voix.

« Peut-être que ce serait le bon moment pour penser à partir tranquillement. »

Je n’ai pas répondu.

J’ai juste hoché la tête.

 

 

 

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