Le premier vrai problème arriva presque aussitôt : le lait. Ruth avait encore un peu de farine de maïs, quelques pommes de terre, des haricots secs, des œufs, mais rien de convenable pour un nourrisson si petit. Elle posa une main sur son ventre et sentit bouger l’enfant qu’elle portait, comme pour lui rappeler que les besoins ne se négocient pas longtemps avec les bonnes intentions. Elle alla prendre son châle. « Je vais chez Martha. Elle a eu son petit il y a à peine quatre mois. Peut-être qu’elle a quelque chose, ou qu’elle saura quoi faire. » Elias releva brusquement la tête. « Vous ne devriez pas sortir seule à cette heure. » Ruth haussa légèrement un sourcil. « Et vous, vous ne devriez pas tenir debout après ce qu’ils vous ont fait, mais le monde a cessé d’obéir aux convenances aujourd’hui. » Il serra les mâchoires, puis dit simplement : « Je viens avec vous. » Elle voulut refuser par habitude plus que par logique. Puis elle se rappela qu’il n’était plus un homme de passage. Pas vraiment. Elle acquiesça.
Le village les regarda traverser la rue comme on regarde deux silhouettes sorties d’un rêve étrange. La veuve enceinte qui avait mis sa maison sur la table pour un homme enchaîné. Le sauvage des montagnes, désormais libre, marchant à quelques pas d’elle avec la vigilance farouche de ceux qui s’attendent encore à être rappelés en arrière. Martha ouvrit sa porte en grand, d’abord stupéfaite, puis immédiatement absorbée par la vue du nourrisson. Chez certaines femmes, l’instinct du soin va plus vite que les commentaires. Elle ne posa que trois questions pratiques avant de se mettre en mouvement. Bientôt, une voisine apporta un biberon ancien mais encore solide, une autre un peu de lait de chèvre, la couturière ses couvertures promises, et la vieille femme de la place un petit bonnet tricoté jaunissant au fond d’un coffre. Dry Creek, qui s’était figé devant la vente quelques heures plus tôt, commençait maintenant à se mobiliser comme s’il cherchait à réparer en vitesse des années entières d’endurcissement. Pas par pure bonté peut-être. Par honte aussi. Mais la honte, lorsqu’elle pousse enfin les gens à agir, reste préférable au confort de l’indifférence.
La nuit tomba rapidement sur la petite maison de Ruth. Le vent se leva. Les planches du toit gémirent comme toujours, et la lampe à huile projeta des ombres longues sur les murs. Elias avait insisté pour coucher dans la grange. Ruth refusa d’abord, invoquant le froid, son état, la fatigue. Il tint bon avec cette obstination sèche des hommes qui savent ce que leur présence peut coûter à la réputation d’une femme seule dans un village où les rumeurs survivent mieux que les récoltes. Finalement, ils trouvèrent un compromis : il dormirait sur le vieux lit de camp près du poêle, dans la pièce principale, tant que ses forces ne lui permettraient pas de s’installer à la grange. Ruth ne protesta plus. Elle n’avait plus l’énergie de lutter contre la pudeur d’un homme qui semblait vivre tout geste de considération comme une dette dangereuse.
Le bébé pleura une bonne partie de la nuit. Ruth apprenait. Mal. Avec une patience cabossée et des mains qui n’avaient jamais tenu de si petit être. Mais chaque fois qu’elle croyait échouer, Elias, à demi réveillé sur son lit de camp, murmurait quelque chose. « Un peu plus haut. » Ou : « Elle a froid. » Ou encore : « Non, attendez. Là… comme ça. » Et chaque fois, la petite se calmait presque aussitôt. À un moment, vers l’aube, Ruth s’assit sur le bord du lit, l’enfant repue contre elle, et observa Elias dans la lueur basse du feu. Il ne dormait pas vraiment. Il gardait simplement les yeux fermés comme quelqu’un qui essaie de ne pas déranger l’espace qu’on lui a accordé. « Comment s’appelle-t-elle ? » demanda Ruth doucement. Les yeux d’Elias s’ouvrirent. Il regarda sa fille longtemps avant de répondre. « Clara. Sa mère l’a appelée comme ça avant de mourir. » Il avala sa salive difficilement. « Elle disait que ce nom ressemblait à quelque chose de propre. Quelque chose qui survivrait même si le monde autour devenait sale. » Ruth baissa les yeux vers le nourrisson. Clara. Oui. Cela lui allait.
Les jours suivants ne furent ni simples ni doux. Ils furent pauvres, maladroits, tendus, pleins de travail, de silences, de fatigue et de petits arrangements fragiles. Elias reprit vite assez de force pour réparer ce qu’il pouvait. D’abord la porte de la grange qui tenait par miracle. Puis une fuite dans le toit. Puis la clôture arrière. Il travaillait avec une concentration presque féroce, comme si chaque clou enfoncé était une façon de rembourser plus vite une dette qu’on ne lui avait pourtant jamais présentée ainsi. Ruth devait presque le forcer à s’arrêter pour manger. L’enfant qu’elle portait lui pesait de plus en plus, ses chevilles gonflaient, son souffle se raccourcissait, mais elle continuait. Entre eux, la parole restait rare. Pas hostile. Précautionneuse. Chacun portait trop de perte pour s’avancer légèrement dans la vie de l’autre. Et pourtant, quelque chose s’installait déjà. Une forme primitive de confiance, née non des promesses mais de la répétition des gestes. Elle lui laissait Clara sans crainte quand elle devait s’asseoir. Il lui apportait l’eau sans qu’elle demande. Ils partageaient la soupe sans compter. Le soir, quand le vent secouait la maison, il ajoutait discrètement une bûche dans le poêle avant qu’elle ait à le faire. Un foyer ne naît pas toujours de l’amour. Parfois il naît de la compétence mutuelle à ne pas laisser l’autre s’effondrer complètement.
Le village parlait. Bien sûr qu’il parlait. Dry Creek ne savait rien faire avec discrétion. Certains prédisaient le désastre. D’autres la chute morale de Ruth. Quelques hommes ricanaient encore à propos de sa folie. Mais quelque chose avait malgré tout changé depuis la place. On ne parlait plus d’Elias comme d’un simple sauvage. On parlait du père qui s’était agenouillé autour de son enfant comme un rempart. Et cela, même les plus stupides avaient du mal à l’oublier. Le forgeron venait plus souvent. Martha apportait du lait. La couturière reprenait des chemises usées. Une solidarité rurale, un peu tardive, un peu rude, se tissait autour de cette maison bancale.
Puis Horace Bell revint.
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