Quand Léa Morel comprit que l’homme immobile au bord de la vasque n’était pas un randonneur perdu mais Adrien Delcourt, le PDG du groupe qui payait son salaire, elle sentit son sang se glacer plus violemment que l’eau de montagne qui coulait encore sur sa peau nue.
Quelques secondes plus tôt, elle flottait sur le dos dans ce bassin naturel caché derrière les sapins, au-dessus d’un ancien moulin en ruine, là où le séminaire annuel de Delcourt & Fils n’aurait jamais dû la conduire. Elle s’était échappée après une journée étouffante de présentations, de sourires forcés, de petites humiliations polies servies avec des cafés tièdes et des viennoiseries industrielles. Le domaine loué par l’entreprise, dans les Cévennes, promettait la déconnexion, la nature, la cohésion d’équipe. En réalité, il avait surtout offert un huis clos de rivalités, de calculs et de surveillance mutuelle.
Léa avait marché seule, loin des chalets, loin des verres de vin bus debout autour des tables hautes, loin des regards de Diane Montfort qui semblaient toujours vouloir lui rappeler qu’à 28 ans, on n’entrait pas aussi vite dans les dossiers stratégiques sans éveiller les soupçons. La vasque, elle l’avait découverte par hasard, en suivant le bruit de la chute. Elle avait cru trouver, enfin, un endroit où son corps et sa tête cesseraient d’être évalués.
Puis Adrien était apparu.
Sa chemise blanche collait légèrement à ses épaules. Sa cravate, desserrée, pendait comme l’aveu discret d’une fatigue qu’il ne montrait jamais au siège, avenue de Friedland. Il restait là, figé, une main encore levée comme s’il venait d’écarter une branche. Lui d’ordinaire si maîtrisé, si lisse, si redouté, semblait soudain pris au piège d’une scène qu’aucun règlement intérieur ne savait encadrer.
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