Mon chef de vingt-huit ans m’a traité de vieux lent, jusqu’à ce qu’un moteur sans ordinateur lui réponde.

« Désolé. On ne peut pas prendre le risque. »

Puis il est retourné vers le bureau vitré.

Le garçon est resté là, près de la portière, la tête basse.

J’ai regardé mon serviteur fermé.

Puis ce gamin.

« Comment tu t’appelles ? »

« Basile. »

J’ai posé mon chiffon sur l’aile de la voiture.

« Ouvre le capot, Basile. »

Il a regardé vers le bureau.

« Mais votre responsable a dit que… »

« Je ne travaille plus ici », ai-je répondu. « Mais je suis encore mécanicien. »

Le capot s’est levé.

L’odeur de vieille essence, d’huile chaude et de métal m’a frappé en plein cœur. Pas d’écran. Pas de bip. Pas de graphique.

Juste un moteur qui avait encore quelque chose à dire.

« Mets-toi au volant et tourne la clé. »

Basile s’est exécuté.

Le moteur a toussé, a tremblé, a craché un peu trop riche, puis s’est éteint.

J’ai fermé les yeux.

Amaury s’était arrêté derrière la vitre.

Moi, j’écoutais.

« Mélange trop riche », ai-je murmuré. « Et l’allumage n’est pas net. »

J’ai ouvert mon tiroir du haut. Mes doigts ont trouvé le tournevis et la petite clé avant mes yeux.

J’ai réglé le carburateur tout doucement. Pas beaucoup. Juste assez. J’ai touché à l’allumeur, vérifié une durite, resserré une cosse qui bougeait trop.

Basile me regardait comme si je parlais une langue que son grand-père avait emportée avec lui.

« Vas-y », ai-je dit. « Mais doucement avec l’accélérateur. On ne force pas une vieille dame. On la réveille. »

Il a tourné la clé.

Le moteur a hésité.

Puis il est parti.

Un bruit grave, rond, un peu rauque. Le genre de bruit qui ne sort pas d’un haut-parleur. Le genre de bruit qui traverse la poitrine.

Basile a porté une main à sa bouche.

Ses yeux se sont remplis.

« C’est exactement comme avec mon papi », a-t-il murmuré. « Exactement pareil. »

Là, j’ai dû détourner le regard.

Parce que je venais de comprendre que je n’avais pas seulement réparé une voiture.

J’avais rendu une voix à un garçon.

Amaury est sorti lentement du bureau. Sa tablette pendait dans sa main.

« Comment vous avez su ? » a-t-il demandé.

Je n’ai pas souri.

« J’ai écouté. »

Basile a caressé le volant.

« Il devait m’apprendre tout ça. Mais il est parti trop vite. Maintenant, je ne sais rien. »

Je l’ai regardé. Et j’ai revu tous les jeunes qu’on presse d’aller vite sans jamais leur apprendre à faire bien.

« J’ai un petit garage chez moi », ai-je dit. « Le samedi, je suis souvent là. Si tu veux venir, je t’apprendrai ce que je sais. Pas tout en une fois. Mais correctement. »

Basile a relevé la tête.

« Vous feriez ça ? »

« Oui. Et tu apporteras ton carnet. Les vieux moteurs aiment les gens patients. »

Amaury s’est raclé la gorge.

« Gérald… je crois que j’ai confondu vitesse et savoir-faire. »

 

 

 

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