Le trajet vers Martha, puis vers le médecin installé deux rues plus loin, se fit dans un tumulte de douleur, d’ordres rapides, de linge qu’on apporte, d’eau qu’on chauffe, de prières murmurées trop vite. Dry Creek, encore une fois, se mit en mouvement autour d’une naissance comme il s’était mis en mouvement autour d’une vente. Martha prit Clara. La vieille couturière arriva. Le médecin, encore mal rasé, fut tiré de son petit-déjeuner. Et Elias resta là. Pas au centre. Jamais. Mais exactement à la bonne distance pour être utile à chaque instant. Il coupait du bois pour l’eau chaude, portait les bassines, tenait la porte, obéissait à la sage-femme improvisée avec la docilité féroce des hommes qui comprenaient enfin où ils devaient mettre leur force.
Ruth accoucha au milieu de l’après-midi.
Un garçon.
Petit, rouge, furieux d’avoir été arraché à son obscurité.
Quand on le posa enfin contre elle, elle eut cette seconde de désorientation absolue qu’ont les mères après la tempête, lorsque la douleur et le soulagement sont si mêlés qu’ils ressemblent à une seule grande déchirure lumineuse. Elle pleurait sans élégance, épuisée, les cheveux collés au front, le visage défait, et pourtant plus vivante que jamais. On lui demanda son nom. Elle regarda son fils, puis, presque sans réfléchir, murmura : « Samuel. » Le vieux nom de son mari mort. Peut-être pour qu’une partie de ce qui avait été perdu revienne tenir quelque chose dans ses bras sous une autre forme.
Ce soir-là, lorsque enfin le calme revint un peu, elle vit Elias dans l’embrasure de la porte. Clara contre lui. Il observait la scène avec une expression qu’elle n’avait jamais encore vue sur son visage. Quelque chose entre la douleur et la paix. Comme un homme qui découvre non seulement la possibilité de rester vivant, mais la possibilité plus dangereuse encore de vouloir rester.
Les jours suivants, il ne fut plus question de départ immédiat.
On n’en parla même pas.
Le procès, ou du moins l’audience préliminaire sur son cas, devait avoir lieu une semaine plus tard au tribunal du comté. D’ici là, Ruth était trop faible pour être laissée seule avec deux nourrissons, et tout le monde le savait. Horace Bell passa encore une fois devant la maison à cheval, lentement, juste assez pour rappeler qu’il observait. Mais il ne s’arrêta pas. Le village, maintenant, avait cessé d’être neutre. Ce qui s’était passé sur la place, puis pendant l’accouchement, puis dans la maison, avait fini par déplacer quelque chose de plus profond que les commérages. Les gens commençaient à choisir. Pas toujours à haute voix. Mais assez pour que Bell ne se sente plus complètement maître du récit.
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