Même Horace Bell, qui espérait manifestement un aveu plus commode, avait perdu un peu de son aisance. Mais il se ressaisit vite. « Une belle histoire », lança-t-il. « Les juges adorent les hommes qui tuent par amour. » Ruth avança d’un pas. « Et toi, Horace, tu adores quoi exactement ? Voir une femme seule perdre sa maison ? Voir un père perdre son enfant ? Ou simplement entendre le bruit que fait le malheur quand tu le pousses du bout de la botte ? » Il la fixa, vexé maintenant d’être cerné avec tant de justesse. « Le tribunal décidera. » Il remonta à cheval et ajouta avec un sourire dur : « Mais d’ici là, prenez garde à ce que vous gardez sous votre toit. » Puis il tourna bride et repartit, laissant derrière lui une poussière fine et une menace suspendue.
Ce soir-là, la maison sembla plus petite que jamais. Ruth n’arrivait plus à poser ses mains correctement sur les choses. Chaque geste lui paraissait désormais pris dans une nouvelle question. Qui avait-elle vraiment ramené chez elle ? Un père tendre. Oui. Un homme brisé. Oui. Mais aussi un fugitif possible. Un homme poursuivi par un mort. Et pourtant, chaque fois que son esprit essayait de dresser contre lui un mur définitif, elle revoyait Clara contre sa poitrine, la manière dont il savait couvrir ses pieds avant même qu’elle ne frissonne, le regard qu’il avait quand elle souffrait trop longtemps debout. Tout cela ne blanchissait rien. Mais cela empêchait la peur de devenir simple.
Ce fut Elias qui brisa le silence.
« Je partirai au matin. »
Ruth releva la tête si vite qu’elle en eut le vertige. « Quoi ? »
Il gardait les yeux fixés sur le feu. « Bell a raison sur une chose. Ta maison n’a pas à payer encore pour ce que j’apporte. Si les autorités viennent, elles prendront Clara. Ou elles te saliront avec moi. Tu es déjà allée trop loin. » Il marqua une pause, puis ajouta d’une voix plus basse encore : « Je n’aurais jamais dû te laisser m’acheter. »
Cette phrase éveilla chez Ruth une colère si vive qu’elle effaça presque sa fatigue. « T’acheter ? » répéta-t-elle. « Est-ce vraiment ainsi que tu vois ce qui s’est passé ? » Il se tut. Elle se leva malgré la douleur, posa une main sur son ventre, l’autre sur la table pour ne pas vaciller, puis continua : « Je ne t’ai pas acheté, Elias. J’ai empêché des hommes de te posséder davantage. Ce n’est pas la même chose. Et si tu pars au matin, tu ne protèges pas cette maison. Tu recommences seulement la même histoire : un homme convaincu que sa seule façon d’aimer consiste à disparaître avant que quelqu’un s’attache assez pour souffrir. » Il releva la tête. Elle vit qu’elle l’avait atteint. Tant mieux. « Tu veux fuir encore ? Va. Mais ne fais pas semblant que c’est pour moi. C’est aussi parce que tu ne sais pas quoi faire d’une place qu’on te laisse sans chaînes. »
Il baissa les yeux, comme frappé non par l’injustice, mais par la précision.
La nuit fut terrible. Pas de dispute ouverte. Pire. Deux consciences éveillées dans la même maison, chacune trop pleine pour dormir. À l’aube pourtant, alors que Ruth venait à peine de se lever, une douleur la plia brusquement en deux. D’abord une seule, sourde, profonde. Puis une autre, plus nette. Elle s’agrippa au montant de la porte. Le temps se ralentit autour d’elle. L’enfant venait. Trop tôt ou exactement à l’heure, elle ne savait pas. Elle sut seulement qu’il n’était plus question ni d’Horace Bell ni du tribunal ni des montagnes. Son corps avait choisi son urgence. Elias la trouva ainsi, pâle, en sueur, les dents serrées sur un gémissement qu’elle refusait encore de laisser sortir. En une seconde, toute hésitation disparut de lui. Il posa Clara dans le panier, accourut, passa un bras derrière le dos de Ruth, l’autre sous ses genoux presque avant qu’elle n’ait le temps de protester. « Martha », souffla-t-elle. Il hocha la tête. Pas un mot inutile. Il l’emporta jusqu’à la charrette pendant qu’une nouvelle contraction lui arrachait enfin un cri.
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