Elle est sortie de la cascade nue, pensant qu’elle était seule, mais s’est figée en voyant son patron…

— Je l’ai fait à cause de mon père. Il a mélangé pouvoir, désir et impunité pendant des années. Il a failli emporter l’entreprise avec lui et il a empoisonné toute ma famille. Ma mère ne lui a jamais vraiment pardonné. Ma sœur non plus. J’ai juré que ça ne se reproduirait pas sous mon nom.

Léa connaissait l’histoire par fragments, comme tout le monde au siège. Henri Delcourt, le fondateur, génie du commerce et désastre intime, avait laissé derrière lui autant de réussite que de ruines. Des maîtresses, des départs humiliants, des règlements financiers, une épouse humiliée dans la presse économique. Adrien avait repris le groupe jeune et l’avait transformé en forteresse morale. On disait de lui qu’il n’aimait ni les débordements, ni les scandales, ni les faibles.

— Et pourtant, murmura Léa.

— Et pourtant j’ai trouvé des prétextes pour vous garder tard au bureau. J’ai lu les livres que vous aimiez pour avoir une excuse de vous parler. J’ai attendu vos mails plus que de raison. Et hier, quand je vous ai vue…

Il s’interrompit, secoua la tête, incapable de finir.

— Ne dites pas quelque chose que vous regretterez.

— Ce que je regrette, c’est d’avoir passé des mois à prétendre que je ne ressentais rien.

Le silence qui suivit fut plus intime qu’un aveu. Léa aurait dû lui demander de partir. Elle connaissait la logique, les risques, les rapports de force. Elle savait ce que les autres diraient d’elle avant même de l’avoir entendue. Arriviste. Opportuniste. Fille brillante, certes, mais pas assez brillante pour avoir réussi seule. Elle savait que dans ce genre d’histoire, la femme plus jeune finissait presque toujours disséquée en public.

Mais elle savait aussi qu’elle en avait assez de laisser les autres écrire sa version.

Adrien s’approcha. Il ne posa pas les mains sur elle tout de suite, comme s’il attendait une autorisation qui ne pouvait pas être verbale. Lorsqu’il l’embrassa enfin, ce ne fut ni brutal, ni triomphal. C’était le baiser d’un homme qui déposait une arme et d’une femme qui cessait de nier sa propre faim.

Le monde, évidemment, ne leur laissa aucune grâce.

Le lendemain avant midi, une photo circulait déjà sur plusieurs téléphones : Adrien Delcourt entrant dans la chambre de Léa la veille au soir. Angle parfait. Heure visible. Définition impeccable. Quelqu’un avait attendu ce moment-là. Pas un hasard. Un piège.

Les messages pleuvaient. Les captures d’écran aussi. Des collaborateurs du siège, des membres du staff sur place, puis, bientôt, des journalistes économiques flairant un scandale plus vendeur qu’une fusion. À 14 h, Diane frappa à la porte de Léa, une tablette à la main.

— Je suppose que vous avez vu, dit-elle avec une satisfaction à peine dissimulée. Le PDG dans la chambre d’une collaboratrice. Le genre d’image qui intéresse beaucoup le conseil.

Adrien, présent dans la pièce, ne bougea pas.

 

 

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