Elle est sortie de la cascade nue, pensant qu’elle était seule, mais s’est figée en voyant son patron…

Dans la lumière grise de la fin d’après-midi, quelque chose avait changé sur son visage. Il n’était plus seulement le patron inaccessible dont la voix décidait de budgets à 8 chiffres et d’avancements de carrière. Il avait l’air d’un homme surpris en plein vertige.

— Combien de temps vous êtes resté là ? demanda Léa.

— Trop longtemps pour pouvoir vous regarder comme avant.

La phrase tomba entre eux avec une netteté presque brutale. Ce n’était pas la phrase d’un dirigeant prudent. Ce n’était pas la phrase d’un homme habitué à se cacher derrière des formulations neutres. C’était pire. C’était une vérité.

Léa sentit son ventre se nouer. Pendant des mois, elle s’était raconté que les nuits passées à peaufiner une campagne avec lui n’étaient que du travail. Que leurs discussions sur les romans qu’ils lisaient, sur les villages de leurs enfances, sur la honte sociale qu’on transporte longtemps quand on n’est pas né du bon côté du périphérique, n’étaient que des parenthèses. Qu’Adrien Delcourt n’avait rien vu d’elle au-delà de son intelligence. Ou plutôt qu’il fallait absolument qu’il n’ait rien vu.

— Alors il va falloir apprendre, dit-elle doucement, à ne plus faire semblant.

Ils reprirent le chemin côte à côte, sans se toucher. Le gravier craquait sous leurs pas. Le domaine réapparut à travers les arbres, avec ses lampions, ses baies vitrées, ses cadres supérieurs qui riaient trop fort pour masquer leur épuisement. Léa sentit que quelque chose d’irréversible venait de se produire. Pas seulement parce qu’il l’avait vue nue. Parce qu’il l’avait vue tout court.

Le lendemain matin, la brutalité du retour à la normalité fut presque comique. À 8 h 30, les équipes étaient assises dans la salle de conférence du mas rénové, devant des croissants secs, des carafes d’eau et un écran géant affichant des prévisions de croissance. Adrien dirigeait la séance avec la même autorité implacable que d’habitude. Sa voix était posée, son débit régulier, ses décisions tranchées. Seule une légère tension dans sa main, lorsqu’il soulevait sa tasse, aurait pu trahir la nuit qu’il n’avait probablement pas dormie.

Léa, elle, avait l’impression que tout son corps la dénonçait.

Diane Montfort, directrice générale adjointe, n’en perdit pas une miette. À 52 ans, parfaitement coiffée, tailleurs impeccables, elle connaissait par cœur les réflexes des conseils d’administration, les peurs des actionnaires et les faiblesses des ambitieux. Elle avait passé 20 ans à monter marche après marche dans l’entreprise familiale sans jamais laisser la moindre empreinte émotionnelle sur le marbre.

Pendant la pause, elle s’approcha de Léa avec son sourire de porcelaine.

 

 

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